Penser le numérique à partir de ses infrastructures

La philosophie d'Infrabasse, notre corpus intellectuel

Les décisions déterminantes se jouent à l’endroit des infrastructures et non des usages : quand vous avez installez un datacenter, une nouvelle norme de téléphonie mobile, ou achetez un nouveau smartphone les dés sont déjà jetés. Loin de nous l’idée d’ignorer les usages, et comment ces derniers façonnent et justifient nos infrastructures, mais nous pensons qu’il est nécessaire de passer par cet intermédiaire des infrastructures pour raisoner et agir efficacement. Ce sont ces infrastructures qu’il faut à la fois faire durer et réduire si nous voulons envisager un futur avec du numérique. Et c’est dès aujourd’hui qu’il faut poser les première pierres.


Table des matières :


Avant-propos

Nous sommes des ingénieur-es attéré-es. Attéré-es par les dangers des mines dont dépendent notre “modernité” technique. Attéré-es par les rejets toxiques et les conditions d’esclavage des usines qui fabriquent nos téléphones, ordinateurs et serveurs. Attéré-es par le pouvoir conféré aux multinationales du numérique sous couvert “d’optimisations”, au point que l’eau et l’énergie est redirigée vers leurs datacenters plutôt que vers les populations locales. Attérées par la redirection de ces outils vers la promotion d’un agenda guerrier, xénophobe, et consumériste. Attérées par les déchets électroniques qui empoisonnent les sols et les gens, rejouant à l’infini ce triste court-métrage brésilien qu’est l’Ile aux Fleurs.

Bien sûr l’idée nous est venue de changer de métier, de bifurquer comme on dit. Mais pourrions-nous échapper au numérique le reste de nos vies ? Quid du reste de la société, à qui laisserions-nous le numérique ? Et pourquoi abandonner avant même d’essayer ? Nous ne savons pas si un monde désirable et soutenable est possible avec le numérique, mais nous sommes convaincus que, avant de décider démocratiquement si nous voulons le démanteler, il faut en reprendre le contrôle.

Pour reprendre les mots de Juan Pablo Gutierrez, issu du peuple autochtone Yupka décimé par la compagnie minière Suisse Glencore, nous avons adhéré à la rhétorique du numérique (large accès à la culture et aux savoirs, communication facilitée, etc.) mais sommes tout autant dévastées par sa logique (extractiviste, productiviste, industrielle). Davantage que des discours brutaux et crus, les peuples autochtones, les mineurs du Congo, les ouvrier-es d’Asie du Sud Est attendent de nous des actes concrets en mesure de permettre une vie digne à tous les humains de la Terre.

Nous faisons donc le choix d’un positionnement radical incomplet. Incomplet car on ne propose pas de résoudre tous les problèmes du numérique, simplement de tracer un chemin pour les atténuer. Mais radical, dans le sens de s’adressant à la source des problèmes : l’extractivisme, le productivisme, l’exploitation des travailleur-euses, les logiques industrielles et capitalistes, les phénomènes de concentrations de pouvoir.

L’impact environnemental du numérique le rend insoutenable

Nous ne sommes pas les premièr-es à pointer qu’il y a un problème écologique avec le numérique. Avant la bulle de l’IA, les multinationales du numérique avaient des plans “net-zero carbon” pour 2050 par exemple. Ainsi, si le constat qu’il y a un sujet est partagé, la définition exacte du problème et des solutions à prendre, quant à lui, ne fait pas consensus. C’est pourquoi dans une première partie, nous souhaitons revenir sur “l’état de l’art” de ce qui se dit d’un point de vue scientifique et institutionnel, et de positionner notre initiative face à cette dernière.

Quantifier les usages, une bonne idée ?

Pour introduire l’impact environnemental du numérique, on parle souvent des usages. On retrouve souvent 3 métriques : les émissions carbonnées d’un site web, la consommation d’énergie des emails, et l’impact du streaming.

ecoindex.fr indique que www.infrabasse.fr consomme 15.6 litres d’eau bleu et émet 1.04kg Co2eq pour 1000 visites.

(illustration)

Comment ce qui est immatériel peut nuir à l’environnement ?

Pour comprendre ces calculs - et leurs limites, il est important de comprendre ce qui pollue réellement : ce n’est pas l’email, le site web ou l’outil de visio conférence qui pollue. Ce sont les infrastructures que l’on a mis en place, et que l’on doit maintenir, pour rendre ces usages possibles.

La différence qui se joue alors entre les usages, c’est que l’infrastructure qui rend possible les emails et les sites webs est bien moins importante que pour le streaming. Mais pour agir efficacement, en profondeur, on ne peut pas se limiter à moduler nos usages : il faut agir directement sur les infrastructures.

Ce qui pollue vraiment, ce ne sont pas les emails, ce sont les infrastructures qu’on met en place et qu’on maintient pour rendre possible les emails. Pareil pour le streaming, la visio, les jeux, les sites webs.

La faute à des consommateurs compulsifs ?

Pour se faire, on découpe le numérique en 3 grands pôles thématiques : les équipements individuels (ordinateur, téléphone, objets connectés, etc.) ; les réseaux (fibre, antennes mobiles, cables sous-marins) ; et les centre de données (ou datacenters, qui contiennent les serveurs). Chacun de ces 3 pôles est nécessaire pour que nos usages (email, web, streaming, etc.) puissent exister; chacun contribuent à leur mesure à l’impact environnemental de nos usages.

(image smartphone / image antenne mobile & fibre / image datacenter)

Dans ce livret, nous prendrons comme référence la méta étude The real climate and transformative impact of ICT: A critique of estimates, trends, and regulations. Il en ressort que chaque pôle représente environ 33% des émissions de gaz à effet de serre (en équivalent carbone).

(graphique 1)

Ces chiffres ne font pas nécessairement consensus. Par exemple, suite à une méthodologie de calcul différente et certaines spécifictés françaises, l’ADEME et l’ARCEP ont abouti à des conclusions différentes sur la répartition des impacts, considérant que 79% des émissions étaient du aux terminaux des usager-es, 5% aux réseaux, et 16% aux datacenters. L’entreprise Hubblo a documenté ces différences, les limites de l’étude ADEME/ARCEP et proposé des ajustements.

(graphique 2)

⚠️ Ces chiffres ne tiennent pas compte de l'IA générative

Aucun de ces chiffres ne tiennent pas compte de l’IA générative (ChatGPT, Claude, MidJourney, Perplexity, etc.). Là où les plus gros datacenters existant ont une puissance de l’ordre de 10MW à 100MW, les datacenters conçus uniquement pour l’IA atteignent des puissances de 1GW ou plus, soit au moins 10x plus.

On observe une trajectoire (services cloud, IA, etc.) où la matérialité du numérique est de plus en plus déportée des terminaux vers les datacenters, participant à la fois à l’invisibilisation de l’impact environnemental du numérique et de la perte d’autonomie des individus sur les choix techniques.

Le numérique français est décarbonné car notre énergie est décarbonnée, n’est-ce pas ?

À l’usage, les infrastructures numériques consomment principalement de l’électricité (à l’exception des datacenters qui consomment parfois aussi de l’eau), et cette électricité en France est fortement décarbonnée du fait qu’une grande part de l’électricité est produite par des centrales nucléaires.

(illustration)

Mix énergétique en France le 18 décembre 2025 selon RTE (Réseau de Transport Électrique). Environ 70% de l’électricité est produite par le nucléaire, 20% en éolien et 10% en hydraulique.

ℹ️ Décarboné ne veut pas dire renouvelable

Qui dit décarbonné ne veut pas nécessairement dire renouvelable : l’uranium de la filière nucléaire est présent en quantité finie dans le sol, est extrait dans des mines en Afrique, et produit des déchets dangereux dont nos générations futures hériteront. Qui plus est, les sources d’énergie renouvelables sont souvent intermittentes et non pilotables; pour garder un réseau électrique stable, la Californie a du installer des milliers de batterie pour stocker cette énergie, impliquant là encore de l’extraction minière et des déchets.

Au delà de la question décarbonné/renouvelable, se pose en réalité la question du cycle de vie de nos infrastructures, particulièrement dans le numérique où 1) elles sont complexes à produire et 2) ont une durée de vie courte.

En pratique, aujourd’hui, le gros de l’impact écologique du numérique se trouve à la fabrication. Par exemple, l’étude ADEME/ARCEP note que l’impact à la fabrication représente 80% de l’empreinte carbone de nos infrastructures numériques, et l’usage seulement 20%.

(illustration)

Si notre objectif est de réduire l’empreinte carbone du numérique, le mieux est de ne pas fabriquer d’avantage : garder le même téléphone, ordinateur, réseau et serveurs.

Le numérique a t’il un impact écologique autre que climatique ?

En Bretagne, la pollution aux nitrates des nappes phréatiques du à l’élevage de porc intensif est un exemple de problème écologique lié à l’activité industrielle humaine. Ce problème ne relève pas du climat. De la même manière, les différents cycles de vie du numérique viennent impacter les conditions de vie des humain-es et non-humain-es de pleins de façons différentes.

Plus spécifiquement, dans le cadre du numérique, sa pollution commence avant même la fabrication d’un quelconque composant, lors de l’extraction minière, qui implique de sortir du sol des matériaux potentiellement toxiques pour le vivant, la séparation des différents minerais requiert des procédés chimique eux aussi souvent toxiques, sans compter les déchets miniers qui sont souvent stockés sur place (à l’exemple des terrils dans le Nord en France, qui viennent avec leurs propres risques encore aujourd’hui).

Suite à ça, les nombreux procédés de transformation pour arriver aux composants électroniques, et à la myriade d’objets finaux (téléphones, ordinateurs, objets connectés, caméra de surveillance, serveurs, antennes mobiles, électronique embarqué dans nos voitures, notre electroménager, nos maisons, etc.), requiert elle aussi des traitement qui prélèvent de grandes quantités d’eau, parfois au détriment de la population qui n’a plus accès à d’eau potable, parfois la restitue contaminée avec des composants toxiques sans traitement.

La solution n’est pas technique mais dans sa critique

Des infrastructures numériques dans le temps long

S’approprier

Démanteler

Maintenir

Transmettre